Les législatives sont notoirement complexes à prévoir, étant constituées de 577 élections quasiment indépendantes. Certaines sont habituellement acquises à la droite, d’autres à la gauche, et les basculements de majorité reposent habituellement sur un bloc central qui va de circonscriptions plutôt à gauche, mais qui peuvent basculer à droite dans une année exécrable comme 1993, à l’inverse, en passant par les circonscriptions plus représentatives qui basculent avec les majorités présidentielles.

Les baronnies locales, et leurs hordes de députés-maires, participaient à compliquer ce tableau, un maire populaire pouvant sauver son siège de député dans une déroute de son camp.

Et c’est ce qui était un facteur d’incertitude avant, car cette année, tout a changé…

It’s a new world

L’élection d’un centriste dont le parti n’existait pas il y a 18 mois est bien sûr un élément d’incertitude majeur, mais il y en a un autre : la fin du cumul des mandats. A l’issue de cette élection, il n’y aura plus de députés maires, ce qui a poussé beaucoup de sortants à une retraite précipitée vers leurs mairies. Ça n’a l’air de rien, mais dans des élections qui peuvent être serrées, cela peut nuire au PS et à LR dont les sortants sont nombreux.

Un autre élément majeur est ce vieil adage : un centriste gagne tous les seconds tours, mais n’y parvient jamais. La logique est la suivante : un centriste est le moins mauvais choix (hors triangulaire) pour les perdants du premier tour, et ses reports, même médiocres, lui donnent l’avantage. En revanche au premier tour, la polarisation lui est en théorie défavorable, ce qui a changé cette année. Pour faire simple, LREM gagnera la majorité de ses duels (sauf circonscriptions extrêmement polarisées, comme la 4ème de Paris), et probablement beaucoup de ses triangulaires (ce qui dépend aussi des accords de second tour).

Que peut-on malgré tout affirmer ?

Nous ne sommes toutefois pas complètement démunis face à cette situation et certains éléments sont déjà assez clairs.

Les extrêmes

Les extrêmes (FN et FI pour faire court) vont faire un relativement bon premier tour, en particulier dans le cas du FN qui sera en tête dans un nombre important de circonscriptions. Les deux souffrent toutefois de la même difficulté à susciter des candidatures crédibles, et des reports au second tour. Le FN devrait toutefois parvenir à constituer un groupe parlementaire, et a un potentiel haut à une cinquantaine de députés (très improbable). Pour FI, cela va être très difficile, surtout après la rupture avec le PCF qui risque de le priver de reports indispensables. Faire Fanny est plausible, et le potentiel haut est probablement en dessous du niveau nécessaire pour constituer un groupe.

Le parti le plus incertain

LR, sans aucun doute. Il y avait déjà avant la présidentielle des discussions sur une éventuelle scission en deux groupes de LR, un plus centriste et un plus « identitaire ». C’est, de facto chose acquise, la question portant sur le meilleur timing : avant ou après les élections.

Suivant la façon dont on calcule le score (rattachement lors de la déclaration en préfecture ou vote de confiance au gouvernement), la situation pourrait être en apparence différente pour LR. Dans les deux cas, le parti risque d’éclater à court terme. Le scénario le plus violent serait celui où EM, confiant dans sa victoire, décide d’achever les candidats non ralliés officiellement, le scénario plus soft étant celui d’une tolérance de l’étiquette LR jusqu’à l’élection, suivie d’un groupe indépendant votant la confiance. Ce second scénario semble plus probable à l’heure actuelle1)Avec quelques piques d’En Marche dans les circonscriptions les plus prenables., mais ça reste une incertitude.

Le PS

Le PS va garder quelques circonscriptions et pourra former un groupe, mais certains se rattacheront probablement à EM (Valls par exemple). Cela va être un désastre et le benchmark est 1993, avec 57 députés. Score à battre pour le désastre annoncé. Je pense qu’il sera battu assez largement.

Conclusion

En l’état, Macron aura sa majorité. Il l’aura probablement avec EM seul, et certainement avec les ralliements. Avec ceux-ci, il pourrait même obtenir une majorité écrasante, de l’ordre de la majorité UDF-RPR en 1993.

C’est une évolution de mes prévisions, j’étais auparavant sceptique sur la possibilité d’une majorité absolue pour une des forces en présence et pensais que EM aurait une majorité en comptant sur les ralliements, mais que c’était loin d’être garanti au soir du second tour. Je pense actuellement qu’il peut l’avoir sans, et qu’avec les ralliements la majorité peut être massive. Les drivers de cette évolution sont les suivants :

  • LR a du mal à se dépêtrer de Fillon, et du compromis malaisé droite libérale centriste vs droite conservatrice. Ils se Hamonisent et au second tour cela peut les tuer.
  • Macron n’a pas qu’ouvert à droite, il a fait un gouvernement centriste paritaire, ça casse la rhétorique du « fils de Hollande », et fait exploser LR.
  • FI s’est suicidé en direct en abandonnant l’accord avec le PCF qui n’a pas de leader charismatique mais qui a un minimum de réseau local résiduel. Sans ce réseau FI est mort.
  • Le FN a commencé à se déchirer. Ils ont de toute façon au second tour des odds qui sont difficiles.

Il est très difficile de faire des prévisions dans ce contexte, mais ces éléments pointent vers une victoire assez importante LREM, et des ralliements qui cimenteront la majorité. Le cas négatif pour LREM est une majorité relative rendant les ralliés nécessaires, mais qui globalement devrait permettre de suivre le programme. Le cas positif est une majorité absolue LREM, qui déclencherait des ralliements qui ne serviraient qu’à construire une majorité massive (>400)2)Ce n’est pas absurde, la majorité de droite en 1993 était de 458 députés..

Nous verrons, mais pour le moment c’est tactiquement extrêmement bien fait. Je m’attends à ce que la pratique du pouvoir soit légèrement plus à gauche que l’affichage pour la même raison, mais c’est un package qui reste attractif pour beaucoup d’électeurs.

References   [ + ]

1. Avec quelques piques d’En Marche dans les circonscriptions les plus prenables.
2. Ce n’est pas absurde, la majorité de droite en 1993 était de 458 députés.